Face au chamboulement, les commerçants du marché aux puces tentent de se structurer

Alors que les portes des négociations entre le propriétaire du marché et Euroméditerranée s'entrouvrent à peine, les commerçants de ce lieu tentent de se structurer. Constitués en association, des leaders essayent de pousser à la régularisation des situations avant de proposer leur propre projet.

Réunion de commerçants avec Me Pezet le 28 mars

Les commerçants lors d'une réunion le 28 mars en présence de l'avocat Michel Pezet.

Ils sont une trentaine de commerçants réunis autour d’une grande table dans une salle au fin fond du marché aux puces. “Quel est l’objet de la réunion déjà ?”, sourit Bernadette Schneider, vice-présidente de la jeune association des commerçants du marché aux puces. À ses côtés, Karim Habi, président de l’association, lui glisse des anti-sèches. “Nous avons eu rendez-vous avec André Coudert [le propriétaire du marché, ndlr], et il nous a communiqué des éléments du projet qui ont été validés par Euroméditerranée, annonce Bernadette Schneider en montrant un plan (voir ci-dessous). Nous allons entrer dans un stade important et l’on veut entraîner les commerçants avec nous.”

Sous le coup d’une opération d’intérêt national menée par Euroméditerranée, le quartier est en train de changer de visage. La mutation du marché n’est plus qu’une question de temps. Un temps que certains commerçants espèrent mettre à profit pour se structurer, et faire en sorte que leurs intérêts ne soient pas compromis. “Nous ne sommes pas des buveurs de thé. L’association n’est pas là pour faire ami-ami ou collaborer. L’association va porter les commerçants, le débat et un combat qui n’existait pas jusqu’alors, poursuit la vice-présidente bénévole, qui ne détient pas de commerce ici, mais affectionne particulièrement le lieu. Le marché doit relever la tête, ne plus être dépendant du bailleur, car c’est lui qui dépend de vous. Les commerçants doivent être un élément majeur de la discussion.”  

Le projet qui se négocie actuellement entre Euroméditerranée et le propriétaire du marché restait jusqu’alors très flou. Et l’est toujours en partie. Si le propriétaire a enfin transmis, il y a quelques jours, un plan du projet de rénovation à l’association, cela fait des mois que les commerçants sont dans l’expectative. Aucun calendrier n’a été fourni, sans parler d’une présentation détaillée à l’ensemble des occupants.

Plan de requalification du marchéPlan de requalification du marché transmis à l’association des commerçants par le propriétaire des lieux. Il comprend très peu de destruction de locaux commerciaux, des cellules plus grandes et donc moins nombreuses, des réhabilitation de quasiment toute la surface et quelques constructions de nouvelles surfaces.

Début mars, les commerçants ont lancé pour la première fois une grève. Mobilisés dans un premier temps pour protester contre les problèmes d’insécurité et désormais réunis en association, ils veulent passer à l’étape supérieure. “Si aujourd’hui les commerçants ne montrent pas leurs besoins vitaux (pour le stationnement, la circulation, le stockage), ils seront complètement oubliés. Quand les bulldozers vont arriver, on ne va pas vous demander votre avis”, appuie Bernadette Schneider. “Faisons des groupes de travail pour avancer plus vite!”, embraye alors Dominique, commerçante particulièrement motivée. Ainsi, quatre commissions ont été actées lors de la réunion qui s’est tenue ce jeudi. Leur thème sont les suivants : sécurité, cahier des charges (pour les questions de normes et réglementation des parties communes notamment), projet global et conseils administratifs.

Les filets du fisc

Il y a de ça un mois, une première réunion tentait déjà de lancer un processus de mise en conformité administrative. “Il faut stabiliser votre situation globale face au bailleur. Vous devez être capable de répondre à ce qui va arriver quelque soit votre situation pour ensuite la mettre en avant et vous défendre”, y expliquait, Michel Pezet, avocat de défense pénale. L’ancien élu PS, appelé à intervenir par la vice-présidente de l’association des commerçants, ajoutait : “Ne pensez pas pouvoir passer au travers des filets du fisc, de l’Urssaf, de l’hygiène…. Cela peut concerner Coudert mais vous aussi. J’ai déjà examiné quelques baux pour lesquels c’est ok mais ce n’est pas ça pour tout le monde !”

Comme l’ensemble des chiffres autour de cet espace, il est difficile de quantifier les statuts précis des commerçants. Mais un grand nombre sont dans une situation précaire, voire irrégulière. Une déambulation au travers des étals suffit à constater que les normes de sécurité notamment ne sont pas forcément respectées. Enfin, le lieu est réputé pour abriter des trafics en tout genre. “Le trafic de cigarette n’est qu’une partie du trafic”, nous glisse un habitué des lieux. Avec les changements qui se préparent, il semblerait donc que ce mode de fonctionnement opaque touche à sa fin.

Invité lors de la dernière réunion, un membre du syndicat de défense des commerçants non sédentaires prévient : “Euroméditerranée dit attendre la fin de l’année. Si d’ici là tout ça n’a pas décanté, ils mettront tout le monde dehors et vous diront de vous démerder avec le propriétaire. Balayez déjà devant votre porte avant qu’ils ne viennent le faire pour vous.” L’association des commerçants vise en ce sens à aider les commerçants qui le souhaitent à régulariser leur situation. “On les tient au courant, on leur a proposé de les aider avec la paperasse. Après qu’ils en aient envie, ça c’est autre chose… se mettre en règle ça veut dire aussi payer des charges et tout le monde n’en a pas les moyens”, développe Karim Habi qui tient une boucherie dans le marché. Le cabinet d’avocat, rémunéré par l’association, espère récolter une cinquantaine de dossiers à régulariser pour constituer un “noyau dur force de proposition.” Il en dispose actuellement d’une quinzaine selon l’avocat.

Travailler avec Euromed ?

“Quand je pourrais dire j’ai X personnes prêtes à rester, et X qui partent on pourra travailler avec Euromed, indiquait, en fin de réunion, Michel Pezet le mois dernier. Se réunir en structure est indispensable. […] Ensuite on pourra travailler pour monter un projet et je peux vous garantir que l’administration répondra”. Et si Michel Pezet peut faire de telles promesses, c’est que l’ancien président du conseil régional entretient, dit-il, une relation étroite avec le directeur de l’établissement public, Hugues Parant. “Nous aimerions discuter avec Euroméditerranée car avec Coudert, c’est impossible de parler!”, lui répondait un commerçant, approuvé par ses collègues. “Coudert vous empêche de communiquer directement avec Euroméditerranée, mais si l’on propose quelque chose ça peut fonctionner. C’est vous la valeur économique !”, finissait d’argumenter l’avocat.

Ce dernier rappelait tout de même que la proposition devra “coller avec ce que veut Euromed”. “Halle à la barcelonaise” et “Darwin [anciennes casernes militaires bordelaises transformées en “lieu alternatif”, ndlr.]seront cités comme exemples. “Doit-on anticiper pour se diriger vers des activités plus style Darwin ?”, questionnaient les commerçants du marché aux puces. “La clientèle va changer”, prévient l’avocat. Contacté par Marsactu, Euroméditerranée refuse toujours de communiquer sur la question. “Nous pouvons aider le propriétaire à rénover mais on ne peut pas intervenir plus que ça”, y botte-t-on en touche. L’expropriation ? “Elle n’est pas envisagée pour le moment”.

“Ça ne vous regarde pas”

Le propriétaire des lieux, lui, dit voir la création de l’association des commerçants d’un bon œil. “C’est bien, ça me fait un interlocuteur direct”, assure André Coudert. Mais pour ce qui est des négociations actuelles avec Euroméditerranée, l’homme, âgé de plus de 80 ans, continue de jouer la carte du mystère. “Les travaux, c’est d’ordre privé, ça ne vous regarde pas. J’informerai les commerçants au moment voulu, par catégorie. Ils n’ont pas les mêmes besoins suivant s’ils vendent de la viande ou des légumes.” Entre les deux réunions des commerçants, une troisième s’est tenue en préfecture. Elle réunissait Euroméditerranée, André Coudert et les représentants des commerçants. “Le préfet souhaite plus de concertation entre les parties, mais l’État n’intervient pas directement”, concluait la préfecture.

Mais sur place, beaucoup disent encore ne pas être au courant de tout ce qui se trame autour et dans le marché aux puces. “On dit qu’il va y avoir des travaux pendant six mois ou un an, on n’en sait pas plus, explique-t-on au milieu des pâtisseries dégoulinant de miel. De toute façon dans cette histoire nous on ne sait rien. Qu’est-ce qu’on va devenir, nous, pendant ces travaux?”

Les charges qui augmentent, le chiffre d’affaires qui baisse, une phase de travaux certaine qui se prépare aux alentours et au sein du marché… beaucoup de commerçants ne sont pas sûrs de tenir le coup. “Qu’il le prenne mon magasin, ça m’est égal”, lance-t-on, dépité, dans une épicerie. “C’est beau de mettre du neuf, du propre, mais y a que les riches qui vont venir. Et les prix, ça va plus être les mêmes, se projette encore un vendeur de télévision. Moi j’achète les chaussures de mes filles ici pour 15€. Je vais pas en acheter à 80€. Alors oui, les commerçants, on ne sait pas ce qu’on va devenir. Mais les clients non plus!”. Car ce qui se joue aujourd’hui dans les salles de réunion du marché aux puces et les bureaux d’Euroméditerranée ou d’André Coudert, concerne des centaines de commerçants, et des milliers de Marseillais.

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